Le jour se lève sur le 27 avril 2024, dernière date de ma grande tournée de printemps, avant une pause de quelques semaines, que j’espère entamer sur une ultime victoire. Le destin n’en aura pas décidé ainsi. Ni au niveau des chiffres, ni… ni sur pas mal de choses en fait.
Je vous passe les détails de mon expédition. Train rapide jusqu’à Sélestat, train un peu plus bucolique dirons-nous entre Sélestat et Obernai puis, après quelques minutes de bus, j’arrive au Leclerc d’Obernai sur le coup de 9h40 : avec vingt minutes d’avance, ça devrait me permettre de profiter des heures du matin – souvent les plus fructueuses – pour doper mes scores, et d’ailleurs ça marche : alors que j’ouvre à peine mon sac, un homme s’approche des premiers livres que j’en sors et en quelques secondes, Francis craque pour « Le livre qui parle de toi ». Première dédicace à peine arrivé, ça sent bon, non ?
Sauf que… non. Je vous l’avais dit : ce compte-rendu sera spécial. À commencer par une institution de ces derniers : les nombres et noms de mes clients. Cette semaine, il y aura peut-être quelques entorses avec le réel. Le nombre annoncé de mes clients collera-t-il à la réalité ? Et quid de leurs noms ? Disons que certains seront les bons, d’autres peut-être moins… pourquoi ? Vous allez comprendre…
Tout ça, je ne le savais pas encore alors que les libraires me tirent le portrait – oui oui, la photo que j’ai postée en direct sur les réseaux pour annoncer le lancement de ma dédicace – voilà pourquoi j’y suis encore souriant, mais très vite, je vais déchanter. Pourquoi ? C’est bien simple : en hypermarché, quand tu es auteur en dédicaces, c’est vingt échecs pour une vente. Toujours. Mais lorsque tu croises trois personnes par minutes, que tu pitches toutes les trente secondes, ben en dix minutes, tu finis à chaque fois par vendre. C’est statistique.
Sauf que ça, ça ne marche que quand tu es dans le flux des passants. Des gens assurément pas venus acheter ton livre, souvent même des gens qui n’avaient pas l’intention d’acheter de livre du tout, chez qui ton speech ciselé à force de dédicaces a provoqué une envie d’achat impulsif.
Mais comment faire quand cette fois, ta table de dédicace est à l’intérieur d’une zone séparée du reste du magasin, où n’entrent que ceux qui veulent acheter un livre, un smartphone, un ordi, un DVD ou un jeu vidéo ? Loin du flux, tu pitches une fois toutes les cinq minutes, et avec vingt vents pour une vente, ben tu vends… peu.
Du coup, je ressors un vieux classique : à l’aide de mes marque-pages, je dessine un fléchage au sol, qui mène droit à ma table de dédicace. Oui oui, c’est cette flèche que je vous présente quelque part dans le diaporama qui illustre cette prose. D’habitude, je vous l’avoue, ce truc ne marche pas, et tu finis par en avoir marre de devoir remettre tes marque-pages en ordre, afin qu’ils dessinent bien la flèche qui pointe vers ta table. Pas cette fois. Cette fois, le public se fait si rare que nul pas ne vient éclater ma flèche façon puzzle. Cette dernière est juste enjambée par de jeunes clients bondissants, qui savent très bien où se trouve le rayon des jeux vidéo. Ont-ils seulement vu que j’étais là ? M’auraient-ils acheté un livre s’ils m’avaient vu ? Je crains que la réponse aux deux questions ne soit la même…
Autre élément : le dénominateur commun de tous les articles vendus dans cette zone étant le loisir et le divertissement au sens large, c’est l’endroit que fréquentent les rares entrants à la toute fin de leurs courses. Bref quand ils ont déjà tout dépensé et qu’ils sont pressés de rentrer. Et là, faut pas tenter de leur coller un pitch à rallonge. Et quand je dis à rallonge, ça veut dire plus de trois mots. « Je suis pressé.e ». « On est juste là en coup de vent » que me disent unanimement les rares personnes que je parviens à aborder, et qui aussitôt prennent leurs jambes à leur cou.
Ceux que je parviens quand même à retenir me dégainent alors leur second bouclier anti-achat-impulsif. Ce dernier est d’une simplicité désarmante. Il tient en trois mots : « Vous êtes connu ? ». Je leur réponds que c’est pour ça que je me suis déplacé : pour me faire connaître, et faire connaître mes romans. Grave erreur ! Car si je dois encore me faire connaître, c’est la preuve la plus absolue que je ne suis pas déjà connu ! Et si je ne suis pas connu, c’est la plus éclatante démonstration que mes livres ne doivent pas être si terribles que ça, parce que hein, entre nous, si mes livres valaient le coup, je serais déjà connu, non ? Logique imparable…
Autre élément que je remarque : un public majoritairement masculin… or comme le dit l’adage, « un lecteur, c’est une lectrice ». Du coup, quand je m’approche d’eux marque-pages à la main, dès qu’ils comprennent que ça a un rapport avec un livre, ils m’annoncent en chœur qu’ils ne lisent pas, avant de prendre la poudre d’escampette. Autre excuse qui m’est servie : c’est la fin du mois, je n’ai plus un rond. En soi, c’est possible. Mais alors, prière de ne pas vous pavaner à la caisse devant vos potes, avec sous le bras l’intégrale en DVD d’une célèbre franchise hollywoodienne qui est à la domination masculine ce que le Sahara est aux déserts.
D’autres, plus hardis, osent jeter un œil à mes romans, mais ne m’écoutent guère parler. Ils lancent juste un regard à la quatrième de couverture et y trouvent rapidement les mots éliminatoires, que je revendique néanmoins pleinement. Pour « Le livre qui parle de toi », ce sera la référence à l’écologie. Car oui, désolé, mais en dehors des grandes métropoles, l’éco-anxiété, ça se limite souvent à l’idée de voir les écolos arriver au pouvoir. Mauvais point donc. Mais ça, ça passe encore. Le pompon, c’est Rainbow et son « Inaccessible étoile » qui le décrochent, avec les derniers mots de sa quatrième de couverture, dont le texte se termine par « un autre monde est possible… ». « Un autre monde est possible… » non mais allô ? Vous avez quel âge, monsieur l’auteur ? Et vous vous croyez quand ? En mai 68 ? Vous ne seriez pas un utopiste vous par hasard ? T’as pas encore compris que le monde tel qu’il est, on le kiffe ? Il est plein d’injustices, on a des vies de [biiip] ben ouais, c’est comme ça, et ça le sera toujours ! Pour ceux qui auront lu mon « Inaccessible étoile », vous reconnaîtrez là le discours de certains personnages joyeusement décolorés qui hantent ses pages… glaçant ! En attendant, mes cyrusiens bipèdes me tournent le dos, en se demandant bien quel genre de [biiip] achèterait un bouquin d’un utopiste écologiste. Allez, du balai…
Et avec les filles, vous croyez que ça se passe mieux ? Que j’aurai droit auprès d’elles à un peu plus de progressisme ? Que nenni ! Leur trip à elles, c’est la dark romance. Des bad boys, des bad boys et encore des bad boys ! Et pourquoi des Bad boys ? « Ben parce qu’on kiffe les bad boys ! » qu’elles me balancent en chœur, en espérant que mes héros soient des bad boys ! Ben… raté, comme elles s’en doutent d’ailleurs rapidement : un type qui ressemble aussi peu à un bad boy que moi peut-il faire d’un bad boy ses héros ? Ben non ! Raté donc et même désespoir de ma part, me retrouvant à la fois le seul homme dans l’espace culturel, mais aussi le plus féministe du lot. Ne changez rien les filles, les tenants du patriarcat vous remercient…
Du coup, je tente une autre technique : arpenter les allées de la zone réservée aux livres. Au moins ceux qui fréquenteront ces lieux ne pourront pas se dire rétifs à la lecture, et peut-être même à l’idée de s’enlever certaines œillères. Hélas, à l’une ou l’autre exception près, ce rayon sera autrement plus désert que celui des smartphones et des consoles. La seule personne que j’y croiserai sera la libraire, remettant de l’ordre dans des romans déjà bien ordonnés. Séga, c’est plus fort que moi, ou que nous en l’occurrence.






Entre deux travées, je tombe à nouveau nez à nez avec l’une des libraires. On échange un peu au sujet de cette séance de dédicace qui bon, soyons honnêtes, est d’ores et déjà un échec. Elle m’explique que si les livres brochés se vendent de moins en moins, le format poche de mon « Livre qui parle de toi » aurait connu un démarrage fulgurant chez eux, un démarrage dont les ailes furent coupées nettes par la non-réimpression du roman sous ce format. Comme quoi, il y a quelques écolos qui sont quand même passés par là, et comme me dit la libraire, « le titre interpelle ». En sera-t-il de même après une future réimpression ? Je l’espère en tout cas !
Elle m’annonce aussi que leur plus grand succès en dédicace était l’un des chroniqueurs de « Touche pas à mon Poste », venu dédicacer son livre chez eux l’automne de dernier. Voilà. Lui était célèbre ! C’est ça le truc ! Je lui parle alors des questions sur ma « célébrité » qui ont fusé, finissant par lui demander sur un ton ironique : « Faut que je me fasse passer pour un candidat de Secret Story ?! ».
C’est alors qu’un visage qui ne m’est pas inconnu entre dans l’espace culturel : Virginie L. , bookstagrammeuse connue sous le nom de « Les mots de Virginie », que j’avais déjà rencontrée au Festival du livre de Colmar, et entraperçue à celui de Saint-Louis, où nous n’avons pas réussi à nous trouver un moment ensemble tant j’étais affairé (c’était le bon vieux temps, quoi). Cette fois, j’aurai tout mon temps à lui consacrer, et elle découvre avec stupeur ma Bérézina. Une rencontre qui réchauffe les cœurs en ces temps difficiles. Merci. Merci beaucoup…
Après son départ, je décide de passer encore à la vitesse supérieure. Armé de mes marque-pages, je me poste pile devant les portes de l’espace culturel, là où l’élan vers les smartphones n’a pas encore pu être initié. On est là proche de 15h et l’heure est grave. Si « C’est arrivé en avril » est le seul livre a faire jeu égal avec mes dédicaces précédentes, « Le livre qui parle de toi » s’offre un score franchement plus inquiétant, quant à Rainbow, c’est bien simple : je n’ai encore vendu aucun exemplaire de ses aventures en quête de « L’inaccessible étoile ». Maintenant, je suis donc prêt à tout. Si je dois faire un strip-tease, je le ferai, si je dois me déguiser en Reine des neiges, je le ferai aussi, si je dois pitcher mon roman avec une voix imitant les chanteurs d’opéra, sur l’air de la Marche triomphale d’Aïda ben… je le fais ! C’est même ainsi, sur ces quelques notes de Verdi doublés d’un vibrato opératique à vous faire se retourner le siège de Florent Pagny dans « The Voice » que je vends ma première « Inaccessible étoile » du jour. Ouf. L’honneur est sauf pour Rainbow !
Après cet intermède musical, retour à la sinistrose. Une nouvelle cliente entre, je lui tends mon marque-page, elle me demande si je suis connu et là, changement de tactique : je lui réponds d’un simple sourire, des plus énigmatiques. « Ouais sérieux, je vous ai vu à la télé, c’est sûr ! » qu’elle me balance alors direct. Notons qu’elle n’a plus du tout envie de regarder ailleurs… intéressant ! Ma réponse sera un simple haussement d’épaules. « Sérieux, c’est où que je vous ai vu ? » qu’elle insiste. Là, me vient une illumination ! Du tac au tac, je lui balance : « Ça, c’est un secret… ». Soudain, son visage s’illumine : « Secret Story ! Mais oui, c’est là-bas que je vous ai vu, mais c’est bien sûr ! » Elle me demande quel fut mon secret et là encore, fulgurance : je lui propose de jouer. J’imite la « voix » du célèbre jeu de télé-réalité et lui propose trois intitulés, et aussitôt, elle me reconnaît ! « Ah oui, je me souviens, c’était un secret trop de ouf ! Ah génial de vous avoir rencontré ! » Et hop, elle me prend un exemplaire d’un de mes romans ! Alors que je la vois partir, j’ai un pincement au cœur : faut-il vraiment en arriver à ça pour vendre ? Et au fait, si vous vous demandez quel fut mon prétendu secret dans Secret Story, « La voix » vous annonce qu’il y a autant de buzz gratuits que vous le souhaitez pour émettre vos propositions ci-dessous, dans l’espace des commentaires. Trois indices que « la voix » vous octroie : ça a un lien avec mon roman « C’est arrivé en avril », c’est technologiquement impossible à date, et c’est donc bien entendu complètement bidon !
Bilan du jour : officiellement quatorze ventes. Plus ou moins une ou deux. Merci Francis, Brigitte, Christian, Chrislaine, Pascale, Caroline et Émilie pour vos acquisitions du « Livre qui parle de toi », Christelle, Marie-Christine, Sarah et Jessica pour votre départ prochain vers Sedona dans « C’est arrivé en avril », et enfin à Marie-Thérèse, Eve et Daniel qui sauveront l’honneur de Rainbow en ouvrant leurs ailes à ses côtés, en quête d’une « Inaccessible étoile » plus distante que jamais…
Sur le coup de 17h, je quitte alors l’espace culturel, non sans une intéressante discussion avec l’équipe des libraires. Que retenir de tout ça ? Que cette fois, je repars honnêtement désespéré, non pas à cause de mon chiffre de ventes, mais en raison des causes de ce dernier, tant je me rends compte que tout ce qui m’a poussé à écrire est à côté de la plaque, qu’en vérité tout mon être est à côté de la plaque, et que je ne réussirai sans doute jamais dans ce milieu, où la sincérité reste obligatoire, car bien entendu, les lectrices sentent quand l’auteur « se force », et qu’alors forcément ça sonne faux. Bref, pour réussir, je devrais être en phase avec le monde actuel tel qu’il est. L’échec m’est donc garanti… à moins de devenir célèbre peut-être…
Alors chers lecteurs, je vous pose la question… dois-je tout abandonner, tenter « The Voice » ou alors « Secret Story » ? Pour « The Voice », tapez 1, pour « Secret Story », tapez 2. C’est tout… pour le moment !
PS : Merci malgré tout de tout coeur aux équipes de cet espace culturel qui étaient très sympathiques, ouvertes et à l’écoute. En rien je ne veux leur causer du tort par ce que j’ai écrit. Elles font ce qu’elles peuvent avec la meilleure volonté du monde. Mais à l’impossible, nul n’est tenu…
